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En 1961, mon père quitte l’armée et trouve une place d’assureur à Angoulême. Nous vivons dans une maison toute en hauteur qui possède un étroit jardin orné d’un immense acacia solitaire, mon ami. Quelle immense tristesse lorsqu’une violente tempête l’abattra et que mes parents décideront d’éliminer ses restes ! Ma chambre domine le jardin, à l’abri des atteintes du monde extérieur dont j’éprouve de plus en plus le besoin de me protéger. Ma timidité s’accroît et je me replie sur moi-même.

Chez nous, c’est le règne du non-dit. Je perçois qu’il y a des choses « dont on ne parle pas ». Il y en a d’autres « qui ne se font pas ». Et les vertus chrétiennes enseignées au catéchisme trouvent bientôt leurs limites. J’ai une douzaine d’années lorsque, au sortir de la messe dominicale où le prêche avait pour thème la charité, j’aperçois un vieux clochard qui tend son béret. Mes parents passent sans même le remarquer. Et lorsque je demande à mon père pourquoi il ne lui a rien donné, il s’irrite : « Il ferait mieux de travailler plutôt que de mendier. Et puis de toute façon, si je lui donne quelque chose, il ira le dépenser pour boire ! »

Un violent sentiment d’injustice monte en moi. Quelle hypocrisie ! On m’a appris de belles théories mais personne ne les met en pratique. Je me sens déboussolé.

À cette époque, j’entends pour la première fois une musique qui fait écho à mes états d’âme. Le grand frère d’un ami est passionné de rock ‘n’ roll et me prête quelques disques. C’est le déclic. Je me jette sur la guitare que j’avais reçue six ans plus tôt et qui traînait dans un coin de ma chambre : c’est le début d’une longue passion pour la musique, qui ne cessera de grandir. Par contre, les études ne sont pas loin d’être le cadet de mes soucis.

Seule la géographie me captive : j’aime voyager en lisant les cartes des manuels et les dessiner est une véritable passion. J’en réalise pour moi-même des dizaines en dehors du programme, et je les fixe aux murs de ma chambre. Une carte du monde trône au-dessus de mon lit. Avec quel enthousiasme j’apprends dans les manuels comment vivent les hommes sur d’autres continents, avec quelle attention j’écoute notre professeur nous parler du Caucase, des Andes et de l’Himalaya ! Des images défilent devant mes yeux, j’entends le galop des chevaux dans la Pampa, je sens l’odeur des épices dans les bazars d’Istanbul. Un jour, j’irai découvrir le monde !

Ma vie angoumoisine ne saurait être exclusivement citadine. La ville est plantée au-dessus de la calme Charente, à la limite d’une vaste plaine qui s’étend jusqu’à la mer, à l’ouest et d’un plateau calcaire entaillé de nombreuses vallées à l’est. Apparemment, cette situation a plu aux hommes depuis des millénaires puisque les nombreuses grottes de la région regorgent de souvenirs de nos lointains ancêtres.

Nous habitons d’ailleurs à deux pas du musée archéologique où je découvre que des Homo sapiens guère différents de nous vivaient dans la nature charentaise. Les pièces exposées en vitrine ne m’importent guère. Mais dès lors, quand je me glisse dans les grottes de la région, me saisit le sentiment très fort d’être lié aux individus qui m’y ont précédé. Cette sensation ne cessera de se développer au fil des années. Je suis un peu moi-même un homme préhistorique…

Les après-midis de congé, ma mère m’emmène avec sa minuscule Fiat 500 dans une vallée proche. Elle gare la voiture auprès d’un pont et, tandis qu’elle s’assied au soleil et tricote sereinement, je remonte la rivière au cours tranquille. Les eaux d’une transparence parfaite bercent une longue chevelure presque continue de plantes aquatiques qui ondulent dans le courant. De temps en temps, un poisson argenté file comme l’éclair. Puis quittant le bord de l’eau, je monte légèrement jusqu’au pied de la falaise. Il y a là une grotte au sol tapissé de sable blanc. Après avoir récolté des branches sèches, j’allume un feu et me trouve soudain loin, très loin de notre vingtième siècle désaxé. Me voici parmi les chasseurs-cueilleurs qui jadis se nourrissaient des produits de la nature, tannaient les peaux des animaux pour se vêtir et taillaient des silex pour façonner toutes sortes d’outils. À mon tour de me fabriquer un arc et des flèches de coudrier puis de gravir le talus raide qui mène sur le plateau.

Là-haut, c’est le règne des buis et des genévriers, îlots touffus entourés d’une mer de pelouses rases. Je suis un chasseur paléolithique qui traque le gibier – mais lui même peut devenir la proie d’un redoutable tigre aux dents de sabre. Que va-t-il rencontrer au détour du prochain bosquet ? L’antilope qu’il pourchasse ou le mortel prédateur ? Mon cœur bat dans ma poitrine, tous mes sens sont aux aguets, mes muscles sont tendus : sur qui vais-je décocher ma flèche ? Soudain un bruit sur l’herbe, un frôlement dans le feuillage – mon mouvement se fige, je bloque ma respiration… Mais ce n’est qu’un vif écureuil roux qui grimpe lestement sur un arbre et disparaît avant que j’aie pu me remettre de mon émotion.

Un antique chêne vert au tronc énorme, aux branches comme des troncs, aux rameaux comme des branches s’élève au milieu d’un bosquet. Je l’étreins à la façon d’un frère puis me hissant à la force des bras, j’y fais mon nid. Quelle sécurité, quel bien-être dans sa ramure, à l’opposé de ce que m’inspire, en général, la compagnie de mes semblables ! Cet arbre accueillant me donne son appui, m’offre sa présence bienfaisante sans rien me demander en échange : avec lui, je peux être totalement moi-même, je ne dois pas me conformer à des normes inadmissibles. Il m’accepte totalement et moi de même. Nos relations sont simples !

Tous les dimanches, le programme est réglé. Nous sortons en famille pour aller manger au restaurant. Ce sont des auberges de campagne où la nourriture est simple, saine et roborative, à base de « produits du terroir ». Mon côté gourmand trouve à se satisfaire dans les pâtés en croûte, les terrines de sanglier, les civets ou les fromages. Après le repas, nous faisons une grande promenade digestive dans les bois, souvent du côté de la Dordogne aux sols acides propices aux châtaigniers. Les champignons y abondent. C’est la région des cèpes de Bordeaux et nous revenons chargés de paniers remplis de délices imminents : le soir même ils grésillent dans la poêle, avec un peu d’ail et d’huile d’olive. Un grand bol de châtaignes grillées, chaudes et savoureuses, complètent ce repas offert par la nature.

A mes douze ans, ma mère m’inscrit chez les scouts. Les débuts sont difficiles, je suis le plus jeune. Lors des sorties de week-end, j’ai du mal à suivre mais pas question de m’attendre, les nouveaux n’ont qu’à s’adapter. Le régime est dur et pourtant j’adore ma patrouille. Nous partons tous les vendredis soirs passer deux jours dans les bois. C’est souvent sur les plateaux calcaires sauvages, notre terrain préféré, que nous campons, parmi les buis. J’apprends avec avidité d’autres aspects de la vie dans la nature : dormir dehors, faire du feu, construire des abris, observer les traces des animaux. Il nous arrive de bivouaquer au bord de la Charente, où l’humidité nocturne nous vaut des duvets trempés. Parfois il pleut pendant tout le week-end et nous rentrons le dimanche après-midi mouillés comme des soupes, sans avoir fermé l’œil pendant deux nuits. C’est une rude école !

Il arrive que toute la troupe se retrouve pour un camp. Ce sont alors de palpitants jeux de nuit où chacun va mutuellement couper les tendeurs des tentes des autres. Puis nous assiégeons le fort, dont les défenseurs nous accueillent à coup de cailloux et de bâtons ferrés – nous ne sommes d’ailleurs pas en reste. Mais un jour, le lancement de couteaux se termine prématurément. Un poignard mal dirigé a traversé le cuir de la chaussure d’un garçon et s’est fiché dans son pied. Il faut le transporter à l’hôpital. C’est la fin de notre troupe, qui est dissoute.

J’en rejoins alors une autre, mais l’ambiance y est beaucoup trop mièvre pour me plaire. Comme mes aventures précédentes m’ont donné de l’assurance, je me charge de faire bouger les choses, ce qui n’enchante guère notre chef de troupe. Il me reproche d’être un voyou, d’avoir les cheveux trop longs et de donner le mauvais exemple. Finalement, il me renvoie. En un sens, je suis heureux d’avoir pu m’affirmer ainsi face à l’incompréhension d’une autorité que je méprise. J’ai seize ans et je me rebelle.

Un commentaire

    • Ananda Patricia

    • Il y a 1 mois

    Il faut attendre la semaine prochaine pour avoir la suite 😜 !

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