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Tous les ans, entre ma seconde et ma quinzième année, nos vacances ont pour cadre le village d’Arêches dans le Beaufortain, en Savoie. Un décor admirable de montagnes embrassant de larges vallées, de prairies alpestres couvertes de fleurs, où gazouillent des ruisseaux aux eaux limpides, de lacs d’altitude qui reflètent le bleu du ciel, à peine ridés par une douce brise d’été. Les chalets bistres sentent le bois résineux et le foin. Les vaches brunes aux cornes grises font tinter leurs sonnailles sans relâche et viennent lécher de leur langue râpeuse ma main qui leur tend des bouquets d’herbe tendre. Résolument bucolique !

Toute cette beauté dont je me suis pénétré au fil des années, j’en dois la découverte à ma mère. Elle avait découvert la montagne à Chamonix – la station ne comportait alors que deux hôtels – à l’âge de dix-neuf ans. L’alpinisme était devenu sa raison de vivre. C’est en gravissant les sommets qu’elle éprouvait le sentiment de la liberté, loin des contraintes des hommes, aux prises avec la nature brute dans ce monde de glace et de rocher qui nous met face à nous-mêmes. La naissance de ses deux enfants devait réduire ses ambitions et nos lieux de promenade n’étaient que de la « montagne à vaches ». Ma mère employait souvent ce terme, et je voyais chaque fois, derrière son sourire, comme un voile de tristesse fugitif : elle avait, pour nous, sacrifié sa passion. Mais elle allait me passer le virus.

Je me revois comme si c’était hier, bambin encore vêtu d’une barboteuse en coton à carreaux mais les pieds déjà chaussés de lourds souliers de cuir. Quel bonheur de gambader sur les sentiers caillouteux qui descendent vers la rivière… Mais comme c’est raide quand ça remonte ! J’apprends à régler mon pas sur la pente, mon souffle sur mon pas. Nous portons ma sœur et moi un sac à dos miniature de grosse toile, avec des coussinets que ma mère a rajoutés aux bretelles. Si la montée est trop longue et le fardeau trop lourd, je me chante des chansons et le temps passe plus agréablement. Et quel plaisir d’arriver au but !

Souvent, nous nous rendons au bord de l’Argentine. Je pourrais dire les yeux fermés quand nous y parvenons : le grondement du torrent et la fraîcheur qui tranche plaisamment sur la fournaise de l’été trahissent sa présence, mais surtout, l’odeur douceâtre des pétasites imprègne l’air. C’est une senteur ambiguë : un demi-siècle plus tard, il m’est difficile de dire si ces relents de jungle humide me plaisent ou me révulsent. Les pétasites ont des feuilles énormes, surnommées « chapeaux du diable », dont nous nous faisons, ma sœur et moi, d’efficaces couvre-chefs. Ce sont des plantes bien curieuses, qui donnent au printemps de grosses grappes de fleurs roses, dressées, sortant directement du sol. Ce n’est qu’après avoir produit leurs boules duveteuses semblables à une multitude de pissenlits miniatures, qu’apparaissent les feuilles. Timides d’abord, elles s’enhardissent rapidement et atteignent une taille imposante, parfois de plus d’un mètre de haut et de la moitié de large. Leur masse couvre les rives des torrents d’une véritable forêt vierge où peuvent aller se perdre les jeunes explorateurs.

Les galets de la plage sont piquetés de minerai brillant : nul doute, c’est de l’or ! Nous courons d’excitation à la recherche des plus beaux, et rentrons chargé de cailloux qui finissent dans la cour de l’hôtel. Nous récoltons sur les rochers les feuilles rondouillardes des sédums qui évoquent des régimes de bananes juteuses et forment, avec les « artichauts » miniatures des joubarbes l’essentiel du fonds de notre épicerie. Ces plantes appartiennent toutes deux à la famille des Crassulacées, du latin crassus, épais : il s’agit de plantes grasses. Les sédums ont des feuilles allongées, en forme de cylindre et des fleurs blanches ou jaunes, les joubarbes des feuilles aplaties, densément imbriquées les unes dans les autres, et des fleurs d’un rose vif. La plupart des espèces poussent sur les rochers ou sur les murs. On plantait jadis en France de la joubarbe[1] sur les toits des maisons pour les protéger de la foudre. Je l’ai encore vu récemment pratiquer en Serbie.

La cueillette est fréquemment le but de nos promenades. Alors, le monde est un mystère qui se révèle. En entrant dans le sous-bois, rien ne laisserait deviner les prodiges qu’il recèle. Mais je les perçois. L’enfant que je suis est, comme Alice, passé de l’autre côté du miroir et discerne mille détails remplis de vie, ignorés des adultes. Parmi les festons de la mousse gambadent de minuscules coléoptères ; une myriade de moucherons dansent dans un rayon de soleil qui perce le feuillage épais et leurs ailes brillent comme des diamants ; les lichens bleutés pendant aux branches dégagent un parfum qui chauffe le cœur ; un filet d’eau glougloutant modestement sur quelques cailloux devient aussitôt un torrent impétueux aux rapides grondants.

Je me souviens encore des émotions intenses qui m’assaillent lorsque, à l’ombre des épicéas, je découvre au creux de la mousse les boutons oranges des girolles fleurant l’abricot. Il faut savoir déceler le léger renflement dans le tapis d’aiguilles qui signale la présence d’un champignon naissant, faire le tour des troncs pour surprendre ceux qui n’ont pas eu le temps de se cacher… 

La persévérance est nécessaire pour apprendre à identifier ces nombreux fruits de la terre. Le chapeau des bolets s’agrémente de tubes plutôt que de lamelles[2]. Les lactaires portent un chapeau en entonnoir, un pied robuste et leur chair casse comme de la craie, laissant couler un lait orange vif chez le lactaire délicieux, rouge brique chez son cousin le sanguin, bien plus goûteux. Le nom inquiétant des trompettes de la mort, noires parentes des chanterelles, ne doit pas empêcher de consommer cet excellent champignon. Les célèbres rosés des prés se reconnaissent facilement à leurs lamelles rosées qui deviennent d’un joli brun chocolat, ce qui permet de les différencier aisément des amanites aux lamelles blanches.

Il ne s’agit pas que de science pure : nous sommes avant tout des mycophages[3]. Je vais fièrement porter mon butin dans le panier de ma mère, où chaque espèce est soigneusement rangée afin d’éviter de possibles – et potentiellement dangereuses – confusions. De retour à l’hôtel, nous confions le produit de notre récolte à Jean-Claude, le cuisinier, qui nous prépare une omelette baveuse et riche d’émotions gustatives. Autant que du plat succulent, je crois que nous nous délectons aussi des regards envieux, parfois teintés d’inquiétude, des autres clients qui n’osent pas jouir, comme nous, des prodigalités de la nature.

Il y a des cueillettes moins sujettes à controverse, et plus immédiatement délectables. Ainsi les framboises, les myrtilles et les fraises des bois. Les framboisiers sauvages poussent au bord des chemins, dans les clairières, sur les éboulis : ils aiment le soleil, qui permet à leurs fruits de velours pourpre de se gorger d’un jus parfumé et sucré. Nous partons donc certains après-midis propices, nos seaux à la main, visiter nos coins à framboises. Les coquines se cachent sous des feuilles au revers blanchâtre, mais elles n’ont aucune chance avec nous : nos doigts agiles les cueillent et les répartissent de façon ordonnée – deux dans la bouche, une dans le seau.

C’est une fête ! Nous ne cessons que repus, le museau barbouillé et les seaux presque remplis. Puis nous rentrons plus lentement que nous ne sommes venus, le ventre lourd mais le cœur heureux, savourant la béatitude d’une journée passée dans les bois. A l’hôtel, notre cuisinier attitré nous prépare une tarte à la framboise, sur un lit de crème pâtissière, dont cette fois profitent également les familles amies.

Certaines framboises ont un goût particulier, fortement musqué. Je les aime tout spécialement et me sens transporté d’aise lorsque, par hasard, l’une d’elles me tombe sous la dent. Bien plus tard, en découvrant les feuilles de coriandre au Mexique, je m’apercevrai que cet arôme si plaisant provient en fait des sécrétions d’une punaise qui s’est posée sur le fruit… Le coriandre possède très précisément la même saveur, d’où son nom, tiré du grec koris, qui désigne l’insecte en question. Nos goûts et dégoûts sont affaire de culture : si j’avais su qu’une punaise avait transmis son fumet à ma framboise, sans doute l’aurai-je recrachée avec répugnance !

Parmi nos autres cueillettes, les myrtilles tiennent une place prépondérante. Le tout est d’arriver avant que les récolteurs professionnels ne soient déjà passés avec leur « râteau », dont la fonction m’intrigue : pourquoi abîmer la plante, et se priver du plaisir de sentir entre ses doigts les petites billes bleues, dosant sa force pour les détacher de leur support sans les réduire en bouillie ? Quant à la chasse aux fraises des bois, il n’est pas question de rentabilité mais de pure volupté. Il est indispensable que la fraise soit à point, d’un beau rouge foncé : laissez mûrir encore les pâlichonnes qui ne vous feraient présent que d’une fadeur acide.

Il nous arrive de partir pour la journée, munis du pique-nique qu’on nous a préparé à l’hôtel. Nous montons le long d’étroits sentiers, à travers les prés fleuris. L’herbe drue balaie nos mollets tandis que les plus hautes plantes nous caressent les bras. Nous distinguons au passage la berce aux tiges élevées, velue comme un ours, et les salsifis aux fleurs jaunes, sortes de grands pissenlits montés sur tige : ils renferment eux aussi un latex blanc, mais sucré au lieu d’être amer, et leurs jeunes boutons floraux se croquent tels quels avec délices. Nous effeuillons en chemin la marguerite et picorons les fleurs pleines de nectar du trèfle rouge, réunies en pompons gracieux dont la couleur marquée tranche sur les verts chamarrés de la prairie. Le rhinanthe nous amuse de ses fleurs comiques, recourbées, jaune vif avec une petite corne bleue, qui ressemblent au museau d’un animal – son nom vient du grec rhinos, nez, et anthos, fleur. Ma mère nous explique la flore au cours d’arrêts que nous faisons durer à dessein. Son royaume est dans les alpages. Elle avait, du temps de ses courses en célibataire, réalisé un herbier montagnard et, sans être une spécialiste de la botanique, elle possède une connaissance plus qu’honorable de ce qui pousse là-haut, amplement suffisante pour les débutants que nous sommes.

Les pelouses alpines dépassent en beauté tout ce qui existe plus bas. Les plantes y sont certes plus petites car elles doivent se blottir au ras du sol pour résister aux gels extrêmes de l’hiver, mais les couleurs de leurs corolles[4] sont plus lumineuses qu’en plaine. Il n’est pas rare de voir de minuscules végétaux munis de fleurs énormes pour leur taille : il faut à tout prix attirer les insectes et profiter du bref été pour assurer sa descendance. Les alpages sont une symphonie de couleurs à nulle autre pareille. La quantité de plantes différentes au mètre carré[5], les taches bigarrées des fleurs, les formes inattendues des divers éléments du monde végétal harmonieusement intégré au minéral, tout s’unit pour composer un tableau qu’un peintre serait en peine d’imaginer. 

Comment ne pas s’émerveiller devant les gracieuses linaigrettes aux doux pompons cotonneux, ne pas s’exclamer à la vue des tendres gentianes printanières, d’un bleu si vif qu’un homme n’aurait jamais pu le créer ? J’admire songeur les rhododendrons, dont les fleurs hésitent entre le rose et le rouge. Et lorsque enfin nous découvrons un bouquet d’edelweiss, mon cœur bondit d’une joie intense. Les « fleurs » de la plante mythique des montagnards sont en fait composées de capitules eux-même formés de capitules plus petits, le tout entouré de feuilles modifiées, densément velues et blanchâtres, qui ont pris l’aspect de pétales – c’est un parfait trompe-l’œil…

Nous pique-niquons souvent auprès d’un torrent ou sur le bord d’un lac de montagne, turquoise sertie dans le jade des alpages. Chaque randonnée apporte son lot de nouveautés superbes, où il n’y a pas que les plantes. C’est aussi un sentiment de liberté, un bien-être dû à l’espace, une perception esthétique de la perfection du paysage. Déjà tout jeune, ma gorge se serre d’émotion devant les beautés de la nature lorsque, du haut d’un tertre herbeux, je contemple ce qui pour moi est l’infini.Mais il ne saurait faire beau chaque jour et parfois, l’orage se déclare. La température dégringole en quelques heures et les nuages réduisent le monde comme peau de chagrin. Pourtant, les cascades qui se précipitent des toits et forment dans les rues de véritables fleuves boueux charriant des cailloux me fascinent. Aux coups de tonnerre qui roulent dans la montagne, je frémis d’un plaisir trouble où la crainte fait rapidement place à un sentiment d’exaltation devant le spectacle grandiose de la nature en colère. Mon émerveillement face à la création se manifeste aussi bien envers les démonstrations de sa puissance qu’à l’égard de ses aspects les plus amènes. Et après la pluie, le beau temps : je commence à comprendre confusément que « bien » et « mal », « bon » et « mauvais » sont inséparables. On ne saurait avoir 


[1] Son nom vient du latin Jovis barba, barbe de Jupiter, dieu de la foudre.

[2] En les regardant par en dessous, on observe des trous et non pas des lames parallèles d’une chair fragile.

[3] Des mangeurs de champignons

[4] La corolle est l’enveloppe interne de la fleur, constituée des pétales.

[5] Beaucoup sont miniatures et il faut prendre la peine de se baisser pour les voir.

Commentaires (2)

    • Ananda Patricia

    • Il y a 2 mois

    La suite au prochain épisode 😉

    Merci François pour ton récit qui fait voyager dans tous les sens du terme…

      • François Couplan

      • Il y a 1 mois

      Que serait la vie sans les voyages ? Je suis content de t’emmener dans mes découvertes…

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