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En 1973, tout bon citoyen est censé effectuer son service militaire. Profondément opposé à cette idée, peut-être parce que mon père est officier, j’en ai reculé l’échéance grâce au sursis que m’ont valu mes études mais le système finit par me rattraper… Aussi, à vingt-trois ans, me voici en Corse dans le Service de Santé, comme aide‑intendant de l’Hôpital militaire Rosaguti à Bastia. 

Le « service » est plutôt agréable et me laisse largement le temps de m’atteler à mon ouvrage personnel : établir des fiches sur mes rencontres végétales, leur identification, leurs usages, et reporter sur chacune mes propres observations complétées par des informations livresques. En neuf mois, j’ai réuni suffisamment d’informations pour commencer la rédaction d’une encyclopédie qui sera publiée dix ans plus tard en trois volumes, Le Régal végétal, La Cuisine sauvageLes belles Vénéneuses.

À cinq heures, à part de rares soirs de garde, je suis libre de rentrer chez moi à Ortale de Biguglia, à douze kilomètres de Bastia, dans la propriété que m’a prêtée mon oncle Jean Garban, avocat à Paris. Malgré la rareté de ses visites, je n’ai pas à redouter la solitude : l’Île de Beauté est une destination tentante et le défilé des amis est presque constant. Garçons et filles se succèdent, dont mon amie Danièle à qui il va m’arriver de sauver la vie !

Par un bel après-midi d’été, nous nous extasions devant les arômes de pain d’épice que dégagent les grandes fleurs rose vif de l’oléandre. Danièle me demande de quelle plante il s’agit et je lui en donne, sans plus de précisions, le nom populaire de « laurier-rose ». En fait cet arbrisseau méditerranéen aux tiges bien droites et aux feuilles rigides en fer de lance ne ressemble guère au véritable laurier, condiment essentiel, encore nommé « laurier-sauce ». Les feuilles de ce dernier sont moins épaisses, plus larges, et ses fleurs petites, d’un vert jaunâtre. Mon retour ce soir-là est un peu plus tardif qu’à l’habitude. Danièle a préparé le repas et s’est attablée. Elle a déjà commencé à manger et m’annonce innocemment :

– « Tu sais, tu vas être content. J’ai parfumé la soupe avec le laurier que tu m’as montré tout à l’heure. Tu vas voir.

– Mais quel laurier ? Je t’ai montré du laurier aujourd’hui ?

– Mais oui, tu te souviens, la plante avec des fleurs roses qui sentent si bon. »

Mon sang se glace. Le laurier-rose… elle a mis du laurier-rose dans la soupe, et elle vient de finir son assiette. Une feuille suffit à tuer un être humain. Des touristes sont morts en Espagne pour avoir mangé de la viande qu’ils avaient fait griller sur ses tiges en guise de brochettes. Direction les toilettes… le doigt au fond de la gorge, tout rentre dans l’ordre. 

J’explique alors à Danièle la différence entre les « lauriers » : outre le laurier-rose et le laurier-sauce, il existe encore le laurier de Saint Antoine, une grande plante des lisières de forêts aux fleurs violacées éclatantes, et le laurier-tin, un arbuste méditerranéen décoratif par ses fruits bleu pétrole. Afin d’éviter toute confusion, il serait préférable d’appeler chacun par son nom véritable : le laurier-rose est l’oléandre, le laurier de Saint Antoine, l’épilobe en épi et le laurier-tin, la viorne-tin. Seul le laurier-sauce devrait avoir droit à l’appellation de laurier. La précision est une absolue nécessité en matière de plantes.

Les usages des végétaux sont encore vivaces en Corse et une botaniste émérite, Marcelle Conrad, s’emploie à les divulguer : elle publie des brochures qu’elle illustre elle-même et organise des expositions. C’est une excellente école. Au cours de mes promenades, j’interroge fréquemment les habitants et recueille ainsi des données de première main sur les utilisations traditionnelles des plantes dans l’île. Mes supérieurs et mes camarades viennent régulièrement dîner à la maison, ce dont je profite pour leur faire goûter mes dernières créations sauvages. Ils ont parfois bien du mérite à avaler le résultat de mes expériences culinaires, telle certaine soupe à la chicorée intybe, au demeurant très saine, mais d’une amertume mémorable…

Pour distiller des plantes aromatiques, le pharmacien de l’hôpital m’a fait présent d’un système réfrigérant en verre, facile à brancher sur une cocotte-minute. La Corse est riche en végétaux odoriférants dont je cueille des brassées entières pour récolter quelques précieux centilitres d’huiles essentielles de romarin, de pin, d’eucalyptus ou de calament. L’air embaume dans la cuisine. J’avoue même – il doit maintenant y avoir prescription – que parfois, un peu d’absinthe macérée dans de l’alcool passe dans l’alambic afin de préparer une liqueur à l’arôme divin…

Ma passion commence à glisser de la musique aux plantes. La guitare et la flûte traversière sont toujours présentes dans ma vie, mais de plus en plus, mon temps libre, est destiné aux végétaux et à leur étude. Mes sorties quotidiennes sur le terrain me permettent d’observer longuement de nouvelles espèces. M’asseyant devant elles, je les dessine et les colorie : c’est le meilleur moyen d’apprendre à les connaître. À force de passer du temps avec elles, j’en arrive à les ressentir véritablement comme des êtres vivants. À tel point qu’il m’arrive une aventure insolite. C’est une nuit sans lune, au mois de mai. L’air est doux et je me promène sur la route aux abords de la propriété, heureux de respirer le mélange d’odeurs caractéristique du maquis, où se joignent le cuir du ciste de Montpellier, le curry de l’immortelle et l’encens du myrte. Soudain une présence se fait sentir sur ma gauche, en contrebas du talus. C’est une sensation curieuse, indéfinissable, mais il me semble que quelqu’un m’appelle. Pas un humain, mais quoi donc alors ? Loin d’être effrayé par cette impression, je me sens en confiance. Juste intrigué.

En pleine obscurité, car je n’ai pas de lampe de poche, mes pas se dirigent vers l’endroit d’où provient l’appel. Au milieu d’un espace dégagé se détache la silhouette massive d’un buisson, une forme sombre ponctuée de taches claires. Elle m’attire irrésistiblement, je la touche. Les larges feuilles, froides sous mes doigts, semblent en caoutchouc. Les gros points blancs se révèlent être de longues fleurs en forme d’entonnoir. Mes mains se piquent à des fruits globuleux couverts de robustes épines. Une odeur puissante, presque nauséabonde, émane de cette plante. Je tressaille, pourrait-ce être « elle » ? Il me faudra revenir vérifier en plein jour. Dès le petit matin, je me précipite sur le lieu de mon aventure nocturne et découvre là, bien en évidence, la plante qui me fascine depuis plusieurs années, la datura, la plante des sorcières, l’un des plus puissants hallucinogènes de nos régions, que nous avons vainement recherchée Yves et moi deux ans plus tôt. Et il n’en y a pas qu’une ! Cinq ou six d’entre elles poussent proches les unes des autres. Plus tard dans la journée, circulant en voiture, j’en découvre partout. Les terrains vagues, les décombres, sont couverts de daturas ! Comment expliquer qu’elles soient si longtemps resté cachées à ma vue ? Peut-être était-il trop tôt pour les connaître. Le phénomène n’est pas rare et j’en ai déjà fait l’expérience dans les Vosges avec la reine des prés. Il faut apprendre à voir : les perceptions se développent et s’enrichissent en fréquentant la nature tous les sens en éveil.

D’autres plantes sont plus classiques, mais je balbutie encore dans le domaine de la botanique méditerranéenne et chaque nouvelle rencontre m’ouvre des horizons. Le romarin, parure aux fleurs bleu pâle du Cap Corse, parfume mes doigts d’un arôme résineux, pénétrant, qui exprime pour moi toute la puissance du végétal et dynamise mon être. Tandis que la suave fragrance du myrte aux feuilles luisantes et aiguës m’évoque douceur et bien-être. À l’instar des Anciens qui dédiaient pour sa volupté l’arbuste à Vénus, j’en brûle les rameaux séchés en guise d’encens pour tenter de couvrir les remugles de chaussettes usagées qui imprègnent le poste de garde de l’hôpital où je dois passer de rares nuits…

Chaque végétal possède sa personnalité propre. Le ciste de Montpellier, qui pullule sur l’île, semble l’expression même de l’androgynie. En femme coquette, cet arbrisseau s’orne au printemps d’une multitude de corolles blanches, bijoux éphémères laissant rapidement place au cœur d’étamines jaunes, tandis qu’une odeur dominante affirme son caractère masculin. Ses feuilles allongées, résineuses au toucher, laissent sur les doigts une odeur balsamique rappelant le cuir de Russie[1], agrémentée d’une note verte. Elle se perçoit déjà sur le pont du ferry venant de Marseille ou de Nice, en longeant à l’aube la côte du Cap Corse. Parmi les autres effluves du maquis, on distingue aussi celle, plus camphrée, de l’immortelle d’Italie, vilain petit canard végétal qui sait faire oublier son feuillage gris et terne en épanouissant sur des hectares entiers ses élégants capitules blonds à l’arôme de curry. L’inule visqueuse dont les feuilles collent aux doigts qui les effleurent, mêle sa note un peu nostalgique au concert harmonieux des parfums de l’île. Cette plante d’un vert pâle fleurit d’or les jours d’automne alors que la lumière qui s’adoucit me transporte dans les paysages tendres et chaleureux de l’enfance.

Au-delà de la simple rencontre, ce sont les usages de ces végétaux qui me passionnent vraiment. Les sommités fleuries du romarin seront distillées dans mon alambic de fortune ou mises à macérer dans du vin rouge corsé pour en préparer un apéritif au senteurs sauvages. Quant aux fruits bleu foncé du myrte, astringents et sucrés, ils baignent plusieurs semaines dans de l’eau-de-vie qui épuise leur couleur et s’enrichit de leur parfum. Ma liqueur de myrte, d’un beau pourpre foncé, s’arrondit progressivement au fil des mois. Le seul problème est de lui en laisser le temps… 

Lorsque les châtaignes commencent à tomber, je récolte des quantités de ces graines savoureuses qui formaient jadis la base de l’alimentation sur l’île. Probablement spontané en Corse, le châtaignier y a en outre été planté en abondance au cours des siècles, au point qu’il a donné son nom à une région entière, la Castagniccia. L’aliment le plus traditionnel que l’on en tire est la pulenta, une bouillie nourrissante, naturellement chocolatée, obtenue à partir d’une fine farine de châtaignes séchées. Mais il est plus simple de griller ces dernières au feu de bois ou à la poêle, ou de les faire bouillir avec une bonne poignée d’inflorescences de fenouil qui les parfument idéalement.

C’est aussi l’époque des arbouses, surnommées « fraises du maquis ». De la fraise, elle n’ont guère que la couleur, d’un rouge éclatant qui tranche sur le feuillage vert sombre et sur le bleu vif du ciel lors des belles journées d’automne. De forme sphérique, couvertes de petites proéminences pyramidales, elles possèdent une pulpe orange, crémeuse et granuleuse à la fois, qui renferme de nombreuses concrétions dures, comme certaines poires. Les arbouses sont généralement très bonnes crues, à condition de ne pas en abuser car elles alourdissent exagérément l’estomac. Le mieux est d’en faire des compotes ou des confitures. Certains les font fermenter pour en distiller une eau-de-vie, pas mauvaise du tout quand elle est bien faite ! J’aime aussi ce cousin géant de la bruyère et des myrtilles pour son tronc et ses branches tortueux à l’écorce brun-rouge, lisse sous de fines écailles grises, tellement douce à caresser.

La moindre promenade est l’occasion de découvrir un monde d’une splendeur sans nom, d’explorer un autre univers, tant ce pays, cette flore, sont singuliers et superbes. Juste au-dessus de chez mon oncle se creuse un vallon au fond couvert de châtaigniers, puis plus haut d’un maquis que traverse un ruisseau aux eaux cristallines. C’est pour moi un paradis intime où j’aime me réfugier le soir après avoir quitté l’agitation – toute relative – de Bastia. Il me suffit de m’asseoir au bord de l’onde et de me chanter les poèmes que je compose. Longtemps, sans rien faire, je laisse couler la vie… Jusqu’à ce que l’obscurité naissante m’incite à redescendre. Je ressens chaque jour davantage la perfection de la nature dans la rudesse des paysages, l’harmonie des couleurs, les senteurs végétales que magnifie l’humidité des ravins obscurs. Joie et tristesse se mêlent dans mon cœur. Il me semble qu’à leurs extrêmes les sentiments se rejoignent et se ressentent simultanément. Chaque image est un bonheur, chaque respiration une détresse totale. La vérité réside dans le paradoxe.


[1] C’est un cuir enduit d’un goudron odorant distillé de l’écorce de bouleau.

Un commentaire

    • Bossa

    • Il y a 1 mois

    Merci
    Le laurier rose est vraiment l exemple type ..à ne pas consommer dans le sud la plupart des gens le savent ,idem laurier tin

    La flore méditerranéenne est fabuleuse un tresor de bienfait pour qui se donne le bonheur de la decouvrir et de l aimer

    Merci pour tout vos ouvrages

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